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jeudi 9 mai 2013

La grimace - Henrich BÖLL

Il y a quarante et un ans, en 1972, Heinrich Böll (1917-1985), recevait le prix Nobel de littérature. Issu de la petite bourgeoisie catholique de Cologne, cet écrivain qui a longtemps été considéré comme le plus important et le plus représentatif de la littérature allemande de son époque, gardera toujours un lien affectif très étroit avec ce milieu et cette région. Comme bon nombre de jeunes hommes de sa génération, Heinrich Böll a été soldat de la Wehrmacht, prisonnier de guerre en 1945. C'est après son retour de captivité qu'il se tourne vers la littérature. L'Allemagne de la guerre et des premières années de l'après-guerre va constituer le décor de ses premiers romans. Dans les années 1960 et 1970, il devient une conscience acérée, engagée et courageuse. Le Roman, la grimace, en est une parfaite illustration.

Points, 282 pages 
Fils d'un industriel rhénan, Hans Schnier, jeune homme de vingt ans, était prédestiné à suivre tout naturellement la trace de sa riche famille protestante. Mais il ne l'a pas entendu de cette oreille. Par choix et parce qu'il refuse le luxe, il devient clown pour se révolter contre son milieu qu'il tourne en dérision. Sa famille le rejette. Depuis six ans, Hans vit avec son amie Marie Derkum, une catholique. Sa vie ne va pourtant pas tarder à basculer lorsque celle-ci se brouille avec lui pour des raisons d'éducation religieuse des enfants à venir. Elle le quitte après avoir rencontré Küpfner, premier dignitaire de l'Eglise catholique allemande. Hans le clown ne parvient plus à faire rire les gens. Petit à petit, les représentants du groupe socio-culturel que fréquente sa femme, voient Hans d'un mauvais oeil, manifestent leur hostilité à son égard et commencent à l'exclure. Le départ de Marie laisse Hans désemparé. Il tente de rechercher sa femme à Bonn. Dans sa chambre d'hôtel, il se met à boire. Délaissé, il tombe dans la marginalité. C'est le début de la déchéance...

Mon avis : sans doute l'un des plus beaux romans allemands de l'après-guerre, peut-être encore trop méconnu en France, pour les non germanistes. Un roman dur et sombre, écrit avec des mots simples, des phrases courtes mais d'une limpidité remarquable.

Par le biais de son personnage marginal qui s'est volontairement mis à l'écart de la société, l'auteur porte un regard critique sur cette Allemagne de l'Ouest fière de son miracle économique, raillant la démocratie chrétienne et ce conformisme bourgeois béat, habitée par une sorte d'amnésie douceâtre à l'égard du passé nazi. Le personnage de Böll refuse cette "bonne" conscience et, empreint d'un style mordant, dénonce cette société qui se précipite avec frénésie sur les biens de consommation, prisonnière de son confort moral égoïste et hypocrite, où les médias, vendeurs d'opinions au rabais, jouent les somnifères de masses. Ecrit il y a tout juste cinquante ans, ce roman garde toute son actualité. 

Heinrich Böll est un grand écrivain à re-découvrir.

samedi 10 novembre 2012

Visite à Godenholm - Ernst Jünger

Si l'écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998) a longtemps été contesté dans son propre pays, sa notoriété n'a jamais été démentie en France, où il apparaît comme l'incarnation du dandy héroïque et raffiné, de l'officier allemand cultivé, francophile et francophone. En 1995, lors de son centième anniversaire, le Président français, François Mitterrand (1916-1996), l'invita à déjeuner au Palais de l'Elysée et souligna que Jünger était resté un "homme libre", cultivant une pensée détachée de tout poncif. 

De par sa vénérable longévité, Jünger a été témoin de l'histoire européenne du XXe siècle. Il a participé aux deux guerres mondiales : d'abord engagé en 1913, à l'âge de 18 ans, dans la Légion étrangère, héros de Verdun, récompensé par la plus haute décoration prussienne ; puis comme officier de l'administration militaire d'occupation à Paris, en 1941 au cours de laquelle il fréquente tout ce que la capitale compte alors d'intellectuels et d'artistes, collaborateurs affichés ou non.

10/18, 123 pages 
Un jour de décembre, en plein coeur de l'hiver, une barque emporte trois jeunes gens vers la petite île de Godenholm, située au large des côtes scandinaves, où vit le maître des lieux, Schwarzenberg, un vieil homme philosophe, au sourire mystérieux, grand voyageur et sage reclus. Les trois amis sont très différents : Moltner un neurologue, son ami Ejnar archéologue spécialiste de la préhistoire, qu'il a rencontré à la guerre, et la fille Ulma qui connaît Schwarzenberg depuis sa petite enfance. Dans ce pays nordique austère et gris, souvent isolé par les longues nuits d'hiver, l'atmosphère y est étrange. A leur arrivée sur l'île, ils sont introduits auprès du sage qui vit dans une ferme surmontée d'un phare. Entre rêves et enchantements, nos trois personnes sont en quête de vérité sur le sens donné à leur vie, attendant auprès du sage, la fameuse réponse...

Mon avis : publié en 1953, ce court roman est caractéristique de l'oeuvre d'Ernst Jünger. Ecrit après la Seconde guerre mondiale, le style est extrêmement lent, empreint d'une solennité et le récit se déploie avec une élégance presque songeuse, hypnotique. Ici aucune dimension politique mais l'écrivain y célèbre l'homme libre qu'incarne majestueusement Schwarzenberg. 

mercredi 22 août 2012

A l'Ouest, rien de nouveau - Erich Maria Remarque

Erich Maria Remarque, né à Osnabrück, en Allemagne en 1898 et mort en 1970 à Locarno en Suisse, fait paraître en 1929 un roman qui lui vaut aussitôt une célébrité mondiale et demeure encore aujourd'hui un ouvrage-clef sur le premier conflit mondial, Im Westen nichts Neues, traduit en français "A l'Ouest, rien de nouveau". A leur prise de pouvoir en 1933, les nazis ne s'y trompent pas ; ils dénoncent le livre comme "trahison envers les soldats de la guerre mondiale", le brûlent solennellement et, déchoient l'auteur de sa nationalité allemande.

Le Livre de poche, 224 pages
Après avoir martelé, avec tant de conviction, des discours nationalistes et militaristes, leur professeur Kantorek pousse Paul Bäumer et tous ses camarades de classe à quitter le collège et s'engager volontairement dans l'armée allemande, à prendre part à cette terrible guerre qui oppose l'Allemagne à la France et la Grande Bretagne. Au bout de dix semaines d'entraînement intensif, Paul et ses amis découvrent l'horreur de la guerre, la brutalité de la vie au front. Obligé de mûrir d'un coup à 19 ans, Paul remet en cause son idéal patriotique et les références morales qu'on lui a inculqués. Le jeune soldat se sent soudain trahi par ses maîtres...

Mon avis : l'auteur signe avec ce roman une très belle mais tragique représentation de cette jeunesse sacrifiée sur les fronts de la Somme et des Flandres. Remarque qui, a été incorporé dans l'armée en 1916 et envoyé sur le front de l'Ouest en 1917, veut décrire et non accuser, mais la description devient par elle-même accusation, qu'elle ait pour objet les assauts à l'arme blanche, le comportement des gradés, à l'instar du cruel et imbécile caporal Himmelstoss, ou l'incompréhension suffisante des civils.

Compte tenu de la nature même des faits, bien que très réaliste et explicite (notamment les batailles dans les tranchées ou les attaques au gaz asphyxiant), l'auteur a évité de verser dans un récit sanguinolent et parvient de facto à s'abstenir de tout voyeurisme stérile. Son écriture nous bouleverse par sa justesse et son accessibilité ; une qualité indéniable du livre. On ne reste pas indifférent face à tant de vies brisées et gâchées.

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