vendredi 26 août 2011

Primal - Robin Baker

Après quelques semaines de pause, me voilà de retour avec ce nouveau billet consacré à un roman, publié en France en janvier dernier : Primal, du britannique Robin Baker.

Robin Baker n'est pas à proprement parler un romancier. Il est d'abord un spécialiste de l'évolution et de la biologie sexuelle, connu dans la communauté scientifique pour ses articles et travaux de recherches sur le comportement et les instincts sexuels des humains et des grands singes.

L'originalité du livre réside dans le fait que l'auteur devient le personnage-clef fictif, s'inspirant de ses propres recherches pour élaborer un roman singulier qui tente de répondre à la question suivante : que peut devenir un groupe d'humains retenus sur une île déserte, sans abri, sans aide extérieure et bientôt sans vêtements, suite à un incendie du campement ?

JC Lattès, 431 pages
En juin 2006, un groupe de neuf jeunes étudiants accompagnés de cinq employés de l'Orwellian University de Manchester partent pour une expédition d'un mois sur une île déserte paradisiaque en plein coeur du Pacifique sud. L'opération est dirigée par le Professeur Raul Lopez-Turner, un explorateur et primatologue de renommée mondiale. Ce projet, préparé de longue date, lui tient particulièrement à coeur. A la fin de la mission scientifique, alors que tous attendent leur retour en Angleterre, on perd leur trace, aucune nouvelle des quatorze voyageurs. L'enquête conclut rapidement à un naufrage sans survivants. Plus d'un an après les faits, un paquebot recueille deux des étudiants, dérivant sur un bateau de fortune, hagards et nus, à plus de deux mille kilomètres de l'île sur laquelle ils auraient dû se trouver. Dans le cadre de son enquête, Robin Baker est choisi pour cosigner le livre qui racontera la version officielle de l'histoire, mais en son for intérieur, il est persuadé que la vérité est bien différente de celle présentée par les survivants et que ces derniers veulent cacher coûte que coûte pour des raisons vraisemblablement peu avouables. Afin de se forger sa propre conviction, Robin fera rapidement la connaissance de Ysan, la seule rescapée, susceptible de lui en raconter davantage. Grâce à ses quelques témoignages et à quelques preuves matérielles, l'auteur décèle des failles et des malaises et, de ces contradictions, prend véritablement conscience des difficultés rencontrés par les étudiants, livrés à eux-même. Il découvre avec effroi ce qui s'est réellement passé sur l'île...


Mon avis : en se posant en tant qu'écrivain, l'auteur nous propose un roman étrange mais finalement convaincant.


Le livre se construit de la manière suivante : la première partie donne le point de vue de la rescapée Ysan, étudiante primatologue laquelle aura une aventure avec le Professeur Lopez-Turner. Agréable à la lecture, cette partie dépeint parfaitement les relations entre les protagonistes en insistant sur le trait de caractère de chacun. La seconde partie, moins intéressante, dissèque les déclarations des survivants pour traquer toutes les allégations posées. L'auteur reprend sa fonction d'universitaire, avance ses théories et construit sa thèse.


Essai de vulgarisation ou sorte d'expérience scientifique, l'histoire, aussi riche en suspense qu'en rebondissements, est dérangeante et effrayante car tout à fait crédible. Si le lecteur veut évidemment savoir ce qui est advenu aux différents personnages, le sujet de Primal est d'abord le comportement humain et en particulier le comportement sexuel. De ce combat pour la survie aux instincts démesurés, tous les rapports humains vont être chamboulés car, sans encadrement, sans autorité, sans lois, dans ces conditions particulières, imaginées par l'auteur (certaines scènes très "anatomiques" sont assez crues et peuvent heurter les âmes sensibles), l'individu n'est plus régi par la plupart des interdits sociaux qui caractérisent une civilisation.


Un roman qui ne laisse pas indifférent et qui nous pousse à réfléchir. Je vous invite à le lire.

dimanche 3 juillet 2011

Entretien avec un auteur : Aude Alix Manioc

C'est une première pour ce blog ! Après bientôt deux ans d'existence, je vous propose un entretien avec un jeune auteur, Aude Alix Manioc, qui a publié en 2010 son premier roman, (Parenthèses) ? Encore inconnu du grand public, ce jeune homme, originaire de la Guadeloupe aime se consacrer à l'écriture, la littérature étant avant tout pour lui un passe-temps. C'est en recherchant un emploi dans le secteur pour lequel il a été formé qu'il se retrouve à écrire.

Société des Ecrivains, 228 pages
Un jeune étudiant de vingt et ans, originaire de la Caraïbe, arrive sur le continent européen, à Bordeaux, loin des siens, pour suivre un master d'économie à l'université. L'avenir et le monde s'offrent à lui quand, en novembre 1999, une tumeur au cerveau coupe dans son élan celui qui se croit alors invulnérable. Incertain sur sa survie et ses capacités post-opératoires, de la salle de réanimation de l'hôpital de Pellegrin, au centre de rééducation de Gassie, cet apprentissage sévère lui apprend à reconsidérer sa propre existence...

Cette histoire m'a particulièrement touché. Au-delà du sujet sensible du handicap et de la différence, j'ai pu noter une belle plume, une construction et un style limpide qui font de ce premier roman un livre touchant. J'ai voulu savoir comment Alix Manioc avait conçu et écrit ce récit ; il a eu la gentillesse de me répondre au cours du mois de juin. J'espère que cet entretien vous donnera envie de découvrir ce roman.


Pouvez-vous vous présenter et nous en dire plus à votre sujet ?
Comment me présenter ? Je suis né en janvier 1978 à Pointe-à-Pitre, j'ai donc trente-trois ans aujourd'hui. Je suis venu au monde dans une famille recomposée et j'ai assisté à des choses délicates mais pas plus qu'à la moyenne des individus... j'espère ! J'ai été heureux sur mon île et au cours des années que j'ai passé avec ma famille là-bas. Timide dans mon enfance, je doutais de moi, de mes capacités et parlais peu. Aujourd'hui je parle, je parle beaucoup... trop peut-être. Ca me détend, je trouve ainsi le moyen de combler le vide que j'ai la sensation d'avoir en moi. Je dirai simplement que je suis un type normal qui a une vie comme tout le monde mais qui en profite à fond. Je crée les aventures que je raconte. La vie est la plus grande aventure que l'on puisse vivre, alors cessons de nous mettre des bâtons dans les roues et vivons !

Comment en vient-on à se lancer dans l'écriture ? Pourriez-vous expliquer votre cheminement ?
Ecrire a toujours été une passion. Que ce soit des petits mots au collège ou des chroniques plus longues, j'ai toujours aimé l'idée de cocher des sentiments sur le papier. Je n'ai pas vraiment choisi d'écrire ce roman. En fait, cela s'est imposé à moi lorsque j'étais encore dans le centre de rééducation. Je voulais garder une trace de cette aventure pour que je n'oublie rien.

Votre premier roman, comment le définiriez-vous ? "Tout le monde a une vie passionnante, c'est la façon de la voir et de la raconter qui peut la rendre intéressante", que voulez-vous transmettre au monde en général, au lecteur en particulier ?
Lorsque j'étais plus jeune, je trouvais que chaque livre avait une morale ou un message d'espoir à transmettre. J'aimerais que ceux qui liront ce livre se posent la question : "Et moi qu'aurais-je fait ?" Actuellement, je remarque que les gens ne connaissent plus leurs voisins. Il y a un recul important de la notion de coopération et d'entraide. Je ne sais pas si je vais réussir à redonner aux gens cette envie de connaître son voisin mais... on ne peut demander aux gens de faire quelque chose sans le faire soi même. Je me suis exposé dans ce roman mais j'ai aussi voulu exposer ces gens qu'on ne voit jamais et qui sont des héros.

Comment qualifieriez-vous ce héros ?
Ce héros est profondément humain. Il doute, il craque, fait des erreurs mais refuse de laisser la fatalité conduire sa vie.

J'ai constaté que les femmes, à des degrés divers, étaient très présentes dans votre histoire. Quel rapport entretenez-vous avec celles-ci ?
Je ne sais pas comment, ni pourquoi, mais j'ai toujours eu des rapports plus vrais avec les femmes. C'est assez étrange car pour beaucoup, les rapports entre les deux genres sont principalement d'ordre sexuel. J'aime les femmes mais j'apprécie et trouve bénéfique une présence féminine amicale, on s'enrichit de nos différences.

J'ai ressenti une certaine fluidité dans le texte. Avez-vous passé beaucoup de temps à le rédiger ou, au contraire, l'avez-vous écrit dans une certaine douleur ? N'avez-vous pas craint la page blanche ?
J'ai envie de répondre non mais je ne pense pas que ce serait la bonne réponse. J'avais mes études à finaliser en même temps, alors je n'ai pas pu aller aussi vite que je l'aurai souhaité dans les corrections et les retouches. Mais si on considère uniquement la trame principale du roman, alors je peux dire effectivement que cela a été rapide.

Etes-vous partisan d'une écriture du premier jet ou retravaillez-vous beaucoup vos textes ?
Entre les deux (sourire de l'auteur). L'inspiration, l'émotion du premier jet, cela ne se travaille pas. Certes, cela peut être un peu brut et manquer de finesse mais c'est la base du travail recherché : raconter une histoire. Par la suite, il faut impérativement lire, relire et encore relire pour apporter des améliorations. Je dis bien "améliorations" car il ne faut pas changer son idée première.

Pourquoi avoir choisi ce titre : Parenthèses ?
En fait, le titre m'est apparu comme évident lorsque j'écrivais la fin de ce premier épisode. J'avais cherché longtemps un titre mais c'est ce petit mot, quelques lignes avant le point final, qui le résumait le mieux. J'avais le début (le 1er novembre 1999) et la fin (le 31 mars 2000). L'histoire était délimitée mais permettait de comprendre le changement car on voyait un "avant". La fin, elle demeurait ouverte. C'est la raison du point d'interrogation. Nous avons tous des parenthèses dans nos vies mais il est assez marrant de voir que ces intermèdes ne sont jamais réellement clos.

On rit souvent et on est aussi très ému, en particulier la dernière partie qui donne à la fois le ton et toute la force de cette histoire. Il s'en dégage une réelle sensibilité lorsque vous nous parlez de votre voisine de chambre Linda, cette jeune adolescente de 14 ans que vous côtoyez et qui a encore la force et la combativité pour profiter de la vie malgré sa maladie incurable. Je vous cite : "Un grand pouvoir entraîne une grande responsabilité", pouvez-vous expliquer aux lecteurs ce "grand pouvoir"?
Le pouvoir dont je parle est simplement la capacité que l'on a d'être un exemple pour quelqu'un. Je ne dis pas que je suis un exemple... loin de là mais pour tous ceux qui sont morts suite à cette opération délicate, pour les médecins qui m'ont sauvé, je ne peux pas, je ne dois pas abandonner. Des gens ont cru en moi, ont prié pour moi et surtout ont passé du temps à veiller sur moi. Je ne peux pas me permettre de briser leur croyance. L'énergie qu'ils ont investi en moi, le temps qu'ils m'ont accordé, tout cela est un pouvoir. Je ne veux pas trahir mes proches et les gens qui m'aiment. Aussi, c'est une grande responsabilité que de toujours faire au mieux, dans le sens de l'honnêteté envers eux et moi.

Dans votre roman autobiographique, vous faites une distinction importante entre le personnage d'Alix et celui d'Aude. Sont-ils interchangeables ? Sont-ils si différents ?
C'est une question étrange mais je me la pose depuis peu. Qui suis-je aujourd'hui ? Aude ou Alix... Au départ, il s'agissait juste d'une idée pratique pour ne pas laisser les autres se moquer de moi en me disant que j'avais un prénom féminin. Puis, j'ai vu dans cette idée la possibilité d'être tout ce que Aude n'avait pas été. Mais en réalité, Alix est tout simplement Aude... en plus vieux ! Quelquefois on m'appelle Aude, parfois Alix. Mais je ne change pas ce que je suis. Je suis aussi bien habitué à être appelé Aude ou Alix. Le jeu du départ m'a complètement dépassé puisque même mon employeur pense que mon premier prénom est Alix, tout comme ma banque ou l'administration fiscale... Je dirai tout simplement que je suis fier d'être Aude et Alix.

Qu'aimeriez-vous que l'on retienne surtout de votre premier roman ?
J'aimerais que ceux qui lisent ce roman puissent sourire, rire et peut-être pleurer. Je voudrais qu'on retienne mon style et ma façon de raconter. A une époque où la télévision semble éradiquer le livre, j'aimerais que ceux qui lisent cette histoire puissent le comparer à une série télévisuelle !

A ce propos, on constate effectivement qu'à l'heure de l'internet et des téléphones portables, la jeune génération n'est plus trop attirée par la lecture. Qu'en pensez-vous ?
Plutôt que de faire croire que ce n'est pas bien, je vais dire le contraire : c'est très, très, très bien. Pourquoi ? Car celui qui ne lit pas, celui qui tend les mains au ciel pour abreuver son esprit alors, lorsqu'il devra se faire sa propre nourriture, il improvisera en fonction de ce qu'il aime. On a tellement sacralisé le style d'écriture des Hugo, Rabelais et autres, qu'on oublie que, au début, leur propre style n'était pas forcément apprécié. L'écriture, tout comme la cuisine, l'alimentation, doit évoluer. Après, ce n'est qu'une question de technique, de pratique mais si la flamme est là, alors rien ne pourra l'éteindre. Aujourd'hui, on parle de cuisine moléculaire, pourtant celle-ci n'existait pas avant. Tout a été inventé en fonction de goûts et des techniques. L'évolution est dans tous les domaines, même celui de l'écriture. Ce sujet me tient à coeur car moi, le rustre qui lisait des bandes dessinées, je suis maintenant un jeune écrivain. Par conséquent, si la flamme existe, elle brûlera et rien ne pourra l'en empêcher. On peut imiter mais pas créer cette flamme et pour cela que le feu demeure au côté de la lampe... (sourire de l'auteur)

C'est une belle façon de voir les choses ; l'internet est aussi un outil formidable. Depuis quelques années, on voit fleurir une multitude de blogs de lectures qui sont entretenus par des lecteurs passionnés, lesquels émettent des avis sur les livres qu'ils ont lus. Que pensez-vous de ces blogs ?
Encore une fois, je suis un jeune écrivain. Mais je comprends les peurs de certains face aux nouvelles avancées. Que ceux qui aiment les livres s'approprient ces supports pour communiquer leurs envies : comment puis-je leur en vouloir ? Mieux, je suis pour mais je sais que si on n'avait pas nourri Mozart ou Beethoven, certains domaines culturels seraient bien pauvres. Nous devons nous responsabiliser. Laisser libre court à nos élans de liberté sans pour autant imposer nos points de vu aux autres. Car dans ce cas, nous serions à l'origine d'une forme de dictature.

Je ne pense pas qu'il s'agisse de "peurs" mais plutôt l'envie de faire partager ses livres. Les blogs de lectures ont l'avantage de promouvoir à nouveau la lecture. Ils ont d'ailleurs un tel succès que les éditeurs ont été amenés à réagir rapidement. Ces derniers sont à juste titre très attentifs à tous les billets qui vantent ou mettent à mal leurs dernières publications. Les blogs de lectures deviennent une sorte de baromètre critique sur telle ou telle publication. Ne redoutez-vous pas un jour une mauvaise critique de votre roman sur un blog par exemple ? Comment l'interpréteriez-vous ?
Une mauvaise critique ? c'est possible (sourire de l'auteur). Non sérieusement, c'est possible et une mauvaise critique me coulerait probablement. Mais une critique même mauvaise voudrait dire que mon livre a été lu... et ça c'est super ! Je ne suis pas insensible... Je n'aimerais pas une mauvaise critique mais c'est le jeu, non ? Dès lors que j'ai écrit ce livre, que ce livre soit édité, des mauvaises critiques sont possibles. En outre, j'en ai eu de certains lecteurs mais j'ai continué. Car je suis trop têtu pour ne pas essayer de réaliser mes rêves (sourire de l'auteur). J'espère que s'il existe de mauvaises critiques - et forcément il y en aura...-, je souhaite qu'elles soient constructives et me donneront la possibilité de m'améliorer car, encore une fois, je suis un jeune écrivain.
Concernant l'intérêt des éditeurs, ils ont raison ! Les musiciens se servent de ce vecteur, pourquoi par les lecteurs et le marché littéraire ?

Quels sont vos projets d'écriture ? Quel sera le prochain thème de votre roman ?
Les pistes sont nombreuses mais je pense rester dans une veine que j'aime : le roman humain.

Vous voulez dire que vous avez un nouveau roman en préparation ?
J'ai des projets pleins la tête. le plus beau d'entre eux est sans aucun doute "Jour de chance". Mais en dire plus actuellement serait précipité et imprudent. J'aime surprendre les gens et me surprendre...

Envisagez-vous une carrière d'écrivain ?
Une carrière d'écrivain ? Mais qu'est ce que c'est ? J'aime écrire et raconter mais je trouve mon inspiration dans la vie et dans le contact avec autrui. Si je deviens un écrivain derrière un bureau, j'aurai peur de perdre mon lien avec les autres.

Auriez-vous quelques conseils à donner aux jeunes ou aux moins jeunes qui voudraient se lancer dans l'écriture ?
Un jeune écrivain qui voudrait vivre de sa passion devrait savoir trois choses à mon humble avis : la première, écrire ce n'est pas un métier au sens où on l'entend. C'est avant tout une passion, une flamme qui brûle en nous. Ceci est important pour le deuxième point. Si cela ne marche pas, ce n'est pas parce que vous êtes mauvais mais peut-être seriez-vous meilleur à une autre forme d'expression. Enfin, ne vous reposez pas uniquement sur ce secteur à vos débuts. Très souvent, la gloire et la fortune d'un écrivain viennent bien après. Je leur dirai de se diversifier, du moins au début.

Etes-vous un grand lecteur ? Quel genre de lecteur êtes-vous ? Qu'aimez-vous lire ?
Je dois admettre que mes lectures préférées ne sont pas considérées comme de la "grande littérature". Pourtant, je pense que la bande dessinée est une forme littéraire à part entière. Toutefois, je lis aussi des livres plus classiques qui sont nombreux chez moi. Je suis en fin de compte un lecteur qui apprécie les modes d'informations modernes. Ainsi je zappe et je cherche à me faire plaisir en lisant. Tous les sentiments sont importants et je privilégie la bonne humeur et le rire

Quels sont précisément vos auteurs favoris ? Ceux qui vous ont marqué ? Et lisez-vous d'ailleurs des auteurs issus des îles de la Guadeloupe et de la Martinique ?
Ceux qui m'ont le plus marqué sans sans conteste Maryse Condé et Maupassant.

Lisez-vous des auteurs créoles ? pouvez-vous en citer quelques-uns qui vous émeuvent en particulier ?
Je lis bien sûr des auteurs de ces îles. Il y a souvent dans leurs textes une vision et une façon de raconter qui se perpétue encore aujourd'hui. Ces auteurs qui me touchent, il y en a beaucoup... Je ne voudrais pas en vexer certains, je préfère botter en touche !

Pouvez-vous nous donner une phrase qui vous tient à coeur, en créole guadeloupéen ?
Oui, c'est le titre de mon premier chapitre : PATI, PA RIVE, qui signifie partir n'est pas arrivé.

Une lecture récente à nous faire partager ?
Un livre que j'ai lu au salon du livre de Bruxelles : Comme l'oiseau de Philippe Tesseyre. Ce livre m'a happé de la première à la dernière page car il racontait un personnage décalé, étrange mais affreusement bien dans notre monde de fous ; le plus fou n'est pas celui qu'on croit !

Pour conclure cet entretien, quel message souhaiteriez-vous faire passer ?
Ne jamais abandonner !


Je remercie chaleureusement Alix Manioc d'avoir eu la patience et pris le temps de répondre à mes questions.

lundi 13 juin 2011

Les lieux sombres - Gillian Flynn

Je présente aujourd'hui un auteur américain : Gillian Flynn. Après une enfance passée à Kansas City dans le Missouri, elle s'installe à New York puis à Chicago où elle poursuit une carrière d'écrivain après avoir travaillé pour différents journaux. Les Lieux sombres est son deuxième roman.


Le Livre de poche, 510 pages
Libby Day a une trentaine d'années. Fortement dépressive, quelque peu cleptomane et incapable de se prendre charge, elle est une femme meurtrie. Au début de l'année 1985, alors qu'elle n'était encore qu'une jeune enfant de sept ans, sa mère Patty et ses deux soeurs ont été massacrées. Lors de l'enquête, elle affirme à la police que son frère aîné Ben, adolescent solitaire et complexé, serait en cause. La police la croit et Libby se retrouve à témoigner contre son frère, lequel sera finalement accusé du meurtre sanglant de sa mère et de ses soeurs. Vingt-cinq ans ont passé et voilà qu'un jour Libby rencontre un jeune homme, Lyle, qui va profondément changer sa vie. Membre d'une singulière association, le Kill Club, sorte de cercle regroupant des amateurs d'énigmes policières non résolues, Lyle est convaincu que Ben est innocent. Aussi, il propose à Libby, moyennant rémunération, de revenir sur ses déclarations à charge contre son frère et de rencontrer les protagonistes de sa propre histoire, pour mettre enfin la vérité à jour. Libby accepte du bout des lèvres, elle sait qu'elle n'a guère le choix, elle est à court d'argent et de projets, la vente de son livre racontant son histoire ne fait plus recette. En définitive, il s'agira pour elle de replonger dans ses souvenirs douloureux, de tenter de comprendre son rôle dans cette histoire sordide et de renouer avec ceux qui appartenaient à sa famille : Ben Day, condamné à perpétuité et son père, homme brutal, toujours en manque d'argent...


Mon avis : j'ai toujours affirmé qu'en littérature, l'unanimité n'existe pas. Et c'est bien ainsi. Je réitère cette formule au sujet de ce livre particulièrement long, plus de 500 pages, et horriblement lassant. Je m'y suis fermement ennuyé, forçant même la lecture. Même si je reconnais le sujet intéressant, notamment que la propre victime mène l'enquête, je ne suis pas parvenu à entrer de plein pied dans cette histoire insensée.

Que dire de ce livre ? Tout d'abord, j'y ai noté une pauvreté stylistique surprenante mêlée à de la vulgarité gratuite que je juge inutile au regard du récit. L'auteur brosse le portrait d'une Amérique rurale contemporaine, engluée dans l'alcool, la drogue et le vol..., en accentuant le misérabilisme ; il s'agit en fait de clichés désuets. On est évidemment loin du rêve américain. Mais tout de même !

Ensuite, je n'ai pas apprécié la structure des chapitres, fondée sur un mode qui entremêle le présent (raconté par la victime Libby) et le passé (raconté par les différents personnages du roman) retraçant la chronologie des événements qui ont émaillé la dernière journée précédant le massacre.
Une telle ossature, habile au demeurant, ne permettait pas de suivre attentivement la lecture. Certains chapitres manquent beaucoup de consistance. A cela s'ajoutent de nombreuses longueurs.

L'auteur s'applique tant bien que mal aux détails et aux descriptions, s'évertue à installer une ambiance mais le récit perd en intensité et en crédibilité au fil des chapitres. Il n'y a aucun rebondissement et le rythme fait cruellement défaut. Quant au dénouement, il est totalement bâclé.

Pour ma part, je m'attendais à un bon roman noir ; je me suis retrouvé en réalité avec un livre très médiocre, sans aucune action. Il est certain qu'il ne me laissera pas un souvenir impérissable. Ce n'est vraiment pas un livre incontournable.

dimanche 22 mai 2011

Eloge de l'interdit - Gabrielle Rubin

Gabrielle Rubin, psychologue clinicienne, est docteur en psychopathologie, psychanalyste et membre de la Société Psychanalytique de Paris. Elle a écrit de nombreux articles dans plusieurs revues et publié une dizaine de livres dont Pourquoi on en veut aux gens qui nous font du bien et Du bon usage de la haine et du pardon.

Dans le cadre de la récente sortie de son livre, Eloge de l'interdit, Gabrielle Rubin m'a contacté il y a quelques semaines et m'a demandé si elle pouvait rédiger, sur mon blog, un article consacré à son essai de psychologie traitant de la problématique de l'interdit dans nos sociétés modernes. J'ai accepté naturellement cette proposition. Je la remercie de sa fidélité à mon blog.

C'est donc avec un plaisir non dissimulé que je publie ici, dans son intégralité, la thèse de l'auteur.


Eyrolles, 210 pages
A partir de quand la transparence devient-elle de l'exhibitionnisme ? A quel moment le plaisir de manger se transforme-t-il en pulsion mortifère ? Quand le goût du risque, d'excitant et agréable qu'il était, devient-il criminel ? Répondre à ces questions, c'est poser la question des limites, c'est-à-dire de l'interdit. Or cet interdit aujourd'hui n'a pas bonne presse. La transparence est devenue la valeur suprême et le mystère n'a plus la côte. Il faut tout dire et tout montrer. C'est oublier que, sans l'interdit, ni le travail de la pensée ni celui de l'imagination ne seraient possibles. C'est oublier encore que le mépris de l'interdit ne va pas sans dommage collatéral, la violence induite étant inévitable.

La thèse de l'auteur : l'interdit rend intelligent tout simplement parce qu'il oblige à réfléchir pour inventer de nouveaux moyens pour obtenir ce que l'on désire.

Prenons l'exemple du sport. La sublimation étant la fille de l'interdit et la mère de la créativité, on peut la rencontrer dans les activités humaines les plus diverses ; les interdits qui encadrent une partie du football sont un très bon exemple de la collaboration qui lie la pulsion sexuelle, l'interdit et la créativité esthétique. La pulsion à l'état naturel serait d'utiliser toute la puissance dont dispose un joueur pour mettre le ballon au fond du filet adverse. Et pourtant ce que voit le public et ce qu'il veut voir ce n'est absolument pas une charge furieuse vers l'objet du désir : mettre le ballon (qui est le prolongement du corps réel du sportif mais aussi celui du corps fantasmé du spectateur) dans les buts du camp opposé, c'est-à-dire de dominer l'adversaire alors que l'objectif de ce dernier est, à l'inverse, de les conserver inviolés.

Or si la finalité du jeu est bien celles-là, le désir des spectateurs est aussi de pouvoir admirer la beauté et l'intelligence d'une partie conduite suivant une stratégie et des tactiques savamment élaborées. Car les règles du football sont strictes et strictement appliquées et elles se conforment bien évidemment aux interdits énoncés par la communauté des footballeurs.

Ce que les vrais amateurs savourent tout particulièrement, c'est justement la savante combinaison de stratégie et de tactique qu'emploient les joueurs; dès le début du jeu (et même avant s'ils connaissent bien les choix offensifs et défensifs des équipes) ils peuvent reconnaître la stratégie qu'ont adopté les deux clans et, les plans qui sous tendent les actions de chacun d'entre eux. Mais ils ne sont pas moins attentifs aux actions et aux manoeuvres tactiques de chaque joueur, applaudissant à tout rompre ou protestant suivant la plus ou moins grande qualité de leurs poulains. Ils pardonnent plus volontiers un échec du à la malchance que des erreurs dans le choix de la stratégie ou des tactiques.

Une partie de football est donc le résultat d'une profonde réflexion et si le but est le même que celui qu'emploierait un ignare : propulser le ballon au fond du filet (ce qui serait la voie courte) les moyens d'y parvenir sont radicalement différents : le désir d'accomplissement de la pulsion a été différé, le moyen de la satisfaire a été subtilement pensé et c'est évidemment cela qui peut mener à la victoire c'est-à-dire, en fin de compte, à la satisfaction de la pulsion et du public.

Il ne manque pas de commentateurs qui ont expliqué que cette nécessité de pénétrer le lieu inviolable des adversaires les fait irrésistiblement penser à une possession sexuelle, et que tout le public (ou du moins les supporters du club qui vient de marquer) ressentent à ce moment là une jouissance puis à une détente qui s'apparente à l'orgasme. Mais l'apport du football ne s'arrête pas là, et il n'est pas besoin d'être un connaisseur pour apprécier la beauté du jeu : le spectateur peu averti regarde avec plaisir les évolutions des athlètes car c'est avec une grâce et une légèreté exceptionnelles qu'ils font circuler le ballon sous le nez des adversaires. On a vraiment l'impression de regarder un ballet, mais dont les figures sont à la fois imposées et libres. Dans une partie de foot, en effet, si la stratégie et la tactique sont imposées d'avance, les joueurs ont quand même une importante marge de liberté durant laquelle ils peuvent exprimer leur créativité personnelle.

C'est évidemment cette rigueur pourtant créative qui donne à ce jeu une esthétique comparable à celle des ballets exécutés par des danseurs professionnels.

Les êtres humains connaissent le rôle indispensable de l'interdit, mais ils le ressentent comme un défi, comme une incitation à le dépasser.

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