samedi 10 novembre 2012

Visite à Godenholm - Ernst Jünger

Si l'écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998) a longtemps été contesté dans son propre pays, sa notoriété n'a jamais été démentie en France, où il apparaît comme l'incarnation du dandy héroïque et raffiné, de l'officier allemand cultivé, francophile et francophone. En 1995, lors de son centième anniversaire, le Président français, François Mitterrand (1916-1996), l'invita à déjeuner au Palais de l'Elysée et souligna que Jünger était resté un "homme libre", cultivant une pensée détachée de tout poncif. 

De par sa vénérable longévité, Jünger a été témoin de l'histoire européenne du XXe siècle. Il a participé aux deux guerres mondiales : d'abord engagé en 1913, à l'âge de 18 ans, dans la Légion étrangère, héros de Verdun, récompensé par la plus haute décoration prussienne ; puis comme officier de l'administration militaire d'occupation à Paris, en 1941 au cours de laquelle il fréquente tout ce que la capitale compte alors d'intellectuels et d'artistes, collaborateurs affichés ou non.

10/18, 123 pages 
Un jour de décembre, en plein coeur de l'hiver, une barque emporte trois jeunes gens vers la petite île de Godenholm, située au large des côtes scandinaves, où vit le maître des lieux, Schwarzenberg, un vieil homme philosophe, au sourire mystérieux, grand voyageur et sage reclus. Les trois amis sont très différents : Moltner un neurologue, son ami Ejnar archéologue spécialiste de la préhistoire, qu'il a rencontré à la guerre, et la fille Ulma qui connaît Schwarzenberg depuis sa petite enfance. Dans ce pays nordique austère et gris, souvent isolé par les longues nuits d'hiver, l'atmosphère y est étrange. A leur arrivée sur l'île, ils sont introduits auprès du sage qui vit dans une ferme surmontée d'un phare. Entre rêves et enchantements, nos trois personnes sont en quête de vérité sur le sens donné à leur vie, attendant auprès du sage, la fameuse réponse...

Mon avis : publié en 1953, ce court roman est caractéristique de l'oeuvre d'Ernst Jünger. Ecrit après la Seconde guerre mondiale, le style est extrêmement lent, empreint d'une solennité et le récit se déploie avec une élégance presque songeuse, hypnotique. Ici aucune dimension politique mais l'écrivain y célèbre l'homme libre qu'incarne majestueusement Schwarzenberg. 

mardi 4 septembre 2012

Les naufragés de l'île Tromelin - Irène Frain

Née en Bretagne en 1950, agrégée de lettres classiques, Irène Frain embrasse la carrière d'enseignante à la Sorbonne à Paris. C'est tout naturellement qu'elle se consacre à l'écriture. Elle publie son premier roman Le Nabab en 1982, lequel connaît un très large succès. Forte de cette reconnaissance, elle continue à écrire ; d'autres ouvrages voient le jour. En 2009, elle publie Les Naufragés de l'île Tromelin, qui lui vaut le Prix Relay du roman d'évasion et le Grand prix Palatine du Roman Historique.

Ce roman apparaît comme un récit aussi saisissant que dramatique, nous emmenant dans l'océan indien, sur un étrange et minuscule bloc de corail, perdu au milieu de nulle part : l'île Tromelin.

J'ai lu, 341 pages
Tout commence en juillet 1761. Le capitaine Jean de Lafargue conduit "L'Utile", un navire de la Compagnie française des Indes orientales. A côté des cent quarante-deux membres d'équipage, le vaisseau transporte tout à fait illégalement une cargaison d'une centaine d'hommes, femmes et enfants Malgaches destinés à être vendus comme esclaves à l'île de France (l'île Maurice). Le navire n'arrivera pas à destination. Pris dans une violente tempête, il échoue dans les récifs qui entourent un minuscule îlot coralien, l'île des sables. Les survivants, Noirs et Blancs, doivent cohabiter et s'organisent plus au moins. Un officier, Léon Castellan, propose de construire une embarcation mais ses propres marins refusent de se lancer dans une telle entreprise. Ce sont les esclaves qui acceptent. Deux mois plus tard, pourtant, une terrible surprise les attend...

Mon avis : basé sur des faits réels, s'inspirant des résultats de fouilles d'une mission archéologique, Irène Frain nous retrace l'un des épisodes les plus sombres de l'Histoire de France, en particulier celle de son passé négrier, encore souvent méconnue pour beaucoup d'entre nous. L'écrivain a effectué un formidable travail de recherches et est parvenue à faire revivre ces personnages. Une reconstitution passionnante, une aventure humaine bouleversante, fait que cette histoire nous tient en haleine jusqu'à la fin.

Si l'auteur romance légèrement certains passages du livre en raison de la rareté des archives, le drame fait ressortir une vérité criante, une injustice qui fait corps tout au long des chapitres jusqu'au dénouement final.

C'est un bel ouvrage enrichissant que je recommande, sans hésitation, pour l'authenticité de son récit.


L'île Tromelin

mercredi 22 août 2012

A l'Ouest, rien de nouveau - Erich Maria Remarque

Erich Maria Remarque, né à Osnabrück, en Allemagne en 1898 et mort en 1970 à Locarno en Suisse, fait paraître en 1929 un roman qui lui vaut aussitôt une célébrité mondiale et demeure encore aujourd'hui un ouvrage-clef sur le premier conflit mondial, Im Westen nichts Neues, traduit en français "A l'Ouest, rien de nouveau". A leur prise de pouvoir en 1933, les nazis ne s'y trompent pas ; ils dénoncent le livre comme "trahison envers les soldats de la guerre mondiale", le brûlent solennellement et, déchoient l'auteur de sa nationalité allemande.

Le Livre de poche, 224 pages
Après avoir martelé, avec tant de conviction, des discours nationalistes et militaristes, leur professeur Kantorek pousse Paul Bäumer et tous ses camarades de classe à quitter le collège et s'engager volontairement dans l'armée allemande, à prendre part à cette terrible guerre qui oppose l'Allemagne à la France et la Grande Bretagne. Au bout de dix semaines d'entraînement intensif, Paul et ses amis découvrent l'horreur de la guerre, la brutalité de la vie au front. Obligé de mûrir d'un coup à 19 ans, Paul remet en cause son idéal patriotique et les références morales qu'on lui a inculqués. Le jeune soldat se sent soudain trahi par ses maîtres...

Mon avis : l'auteur signe avec ce roman une très belle mais tragique représentation de cette jeunesse sacrifiée sur les fronts de la Somme et des Flandres. Remarque qui, a été incorporé dans l'armée en 1916 et envoyé sur le front de l'Ouest en 1917, veut décrire et non accuser, mais la description devient par elle-même accusation, qu'elle ait pour objet les assauts à l'arme blanche, le comportement des gradés, à l'instar du cruel et imbécile caporal Himmelstoss, ou l'incompréhension suffisante des civils.

Compte tenu de la nature même des faits, bien que très réaliste et explicite (notamment les batailles dans les tranchées ou les attaques au gaz asphyxiant), l'auteur a évité de verser dans un récit sanguinolent et parvient de facto à s'abstenir de tout voyeurisme stérile. Son écriture nous bouleverse par sa justesse et son accessibilité ; une qualité indéniable du livre. On ne reste pas indifférent face à tant de vies brisées et gâchées.

mercredi 8 août 2012

Le grand Meaulnes - Alain-Fournier

Alain-Fournier, de son vrai nom Henri Alban Fournier, est né en octobre 1886 à la Chapelle d'Angillon (Cher). Il fait ses études à Paris et prépare le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure. Après son échec à l'oral de Normale, il fait son service militaire en 1907. En 1910, il est engagé comme chroniqueur littéraire à Paris-Journal. C'est à cette époque qu'il commence à rédiger quelques poèmes et contes, lesquels connaissent un certain succès. A l'automne 1913 paraît son premier roman, Le Grand Meaulnes, qui sera unanimement salué par la critique de l'époque. Août 1914, la France entre dans la première Guerre mondiale. Alain-Fournier est mobilisé en tant que lieutenant de réserve. Il est déclaré "disparu à l'ennemi" le 22 septembre 1914 dans la région de Verdun. Il avait vingt-sept ans.

Le Livre de poche, 352 pages
Augustin Meaulnes, un adolescent de dix-sept ans, fils d'une riche famille, est placé comme pensionnaire chez un instituteur de la région, un certain Monsieur Seurel. Elève du cours supérieur à Sainte-Agathe, un village proche des bords du Cher et de la Sologne, Augustin devient rapidement l'ami et le confident de François, le fils unique de l'instituteur, souffrant d'un léger handicap à la jambe qui le fait boiter. Quelques jours avant les vacances de Noël, Meaulnes disparaît. Certains pensent déjà à une fugue. Il part en fait sans autorisation à la gare récupérer les grands-parents de François. L'adolescent traverse un village de la Sologne, s'égare et arrive finalement dans un château mystérieux, dissimulé dans les sapins, où se déroulent les préparatifs d'une étrange fête à laquelle ne semblent confiés qu'enfants et adolescents. C'est là qu'Augustin croise une jeune fille, Yvonne de Galais, dont il tombera éperdument amoureux... 

Mon avis : c'est toujours avec une certaine émotion que je pense à Alain-Fournier, au destin cruel, jeté dans la barbarie de la Grande Guerre. L'auteur avait un talent évident, une plume fort agréable, exprimant une grande sensibilité de l'âme. Certes, le thème du roman n'est pas nouveau, il s'agit bien d'un récit de vie, d'amitié, d'amour et d'aventures, mais ce qui dégage du livre est une mélancolie, une atmosphère délicate, une poésie d'une qualité rare, plongeant le lecteur entre rêve et réalité. Un roman d'une grande richesse : une histoire qui reflète avec finesse les attentes, les rêves et les tourments de l'adolescence insouciante et, des personnages marquants qui nous fascinent à l'image du Grand Meaulnes, cet adolescent rêveur, énigmatique et turbulent, en quête d'aventures et de bonheur absolu.

Bien qu'il soit un "classique" de la littérature française, ce livre reste paradoxalement méconnu de notre jeunesse. On ne peut que le regretter.

A tous ceux qui hésitent encore, je vous laisse découvrir ce magnifique roman !

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